Du cliché au plan...au cliché

Contre la torpeur des plaies, l’effroi généré par des projections pas roses, on a coutume de brandir l’instant présent. Pour gommer le plus grand nombre de souffrances possible, on oublie en bloc l’avenir et les heures révolues. A qui se lamente sur des événements éventuels potentiellement fâcheux, qui saigne depuis hier, on dit : reviens sur terre ! On dit : cicatrise et profite en attendant ! Carpe diem… On verra bien le jour venu ; et encore, pas sûr… Cons latins baratineurs ! littérateurs inconsistants, hommes et femmes ébouriffés de la cervelle, menteurs branleurs ! J’accuse ! moi aussi. Je demande réparation. De tout, des fausses routes, des belles phrases psychotropes, des chansons sans lendemain, des sonates gratuites, des hymnes à l’optimisme au jour le jour… Je nous dis coupables de mèche, frauduleux aveugles sourds, autruches consentantes avec préméditation. Carpe diem, en avant ! mais pas trop loin, pas trop noir. Laisser les temps morts derrière, dessous, reposer en paix… Il faut s’extraire du temps, consommer sur place son existence « minute ». Ne pas sentir à l’avance ni en retard. Faire avec, maintenant, comprendre sans chercher. Carpe diem, sans espoir sombre, sans remord ni regret. La fable. Serrer les molaires si quand même le jour est chargé, s’assoupir dans la confiance si l’instant promet. Le reste, au trou ! le reste, néant. Ce qui peut advenir de terrible, la peine qui a frappé, aux oubliettes. Carpe diem oui, enfin sauf si bobonne qui a misé sur les bons numéros de la Super Cagnotte nationale du vendredi treize et qu’elle n’a pas encore palpé ; que c’est question d’une semaine, d’un jour à l’autre. Savourer l’instant présent soit, mais le processus a ses clauses exclusives. Il n’est pas applicable au gosse qui, tournant en rond dans sa chambre à la veille de son anniversaire, entrevoit le vélo rouge sur lequel il ne peut pas aller… Là, l’espoir, l’attente, l’expectative sont tolérés, admis même comme bénéfiques.
Comme l’autre, j’accuse, je dénonce ! J’accuse et moi et moi et moi. Moi pareil, dans la même barque, récitant de mes lèvres dociles le bobard versifié, partie prenante de la salade universelle. Saisir l’instant, l’apprécier, tu parles… Décortiquer, trier sa vie, la purger de ses ténèbres, se concentrer sur l’air qui gonfle là les poumons, la mésange qui siffle ses gammes, moi qui t’aime, toi qui m’aimes, nous qui nous aimons ; ah pfff… Carpe diem, c’est une invention de grands malades pour grands malades. Un registre du savoir vivre pour humanité handicapée. Je dis : baratin tordu, philosophie répugnante, erreur fatale. La vie à l’américaine : tout est possible mais rien d’atroce ; de l’optimisme cash blanchissant le plus lugubre passé, prohibant tout pronostique pas favorable. Saintes écritures d’Hollywood pour jeunes milliardaires amoureux bien portants. Carpe diem, le remède miracle pour patient cent pour cent sans soucis ! Perlimpinpin vaseux, poème pipeau, devise carton pâte !
Cueillir la rose… l’air mignon, sage Ronsard nous fout dans le fossé. Je suis une cloche, un pantin crétin qui pour taire ses peines, ses frousses, pour comme tout le monde s’empêcher de hurler, tente d’étreindre le moment. Entendu : je presse le bouton, je conjure le malheur, la misère, la douleur et l’enfer ; j’éteins la mort comme un lampion. Et je veux si bien finir avec mes irrépressibles gémissements que je crois, que oui je chante moi aussi, que oui je ris, que oui je danse. Comme si la substantifique moelle tenait dans un tercet, un refrain, un entrechat, une bonne vanne. Je m’exerce, m’applique, me travaille tant et si bien que je parviens à survivre des jours entiers, des nuits sans crier « au désastre », « à la mort ». Je retiens mon souffle, insère tout mon être dans le moindre détail, fixe mon corps ma pensée. Je me mets en jeu, là, dans la seconde, cesse de geindre distrait par les reflets extraordinaires du pare-choc de la voiture garée devant la pharmacie. La pression de tes doigts sur ma nuque m’illusionne, comme les gouttes de pluie qui rebondissent molles sur le store lie de vin du bar tabac. Je m’arrête et me fascine. Tout le temps. Le cinéma, le film, me gobent. Dans une communion originale, l’air saturé de gaz d’échappements, l’effluve des égouts qu’on dégorge et le soupçon sucré de l’eau de toilette de cette passante se mêlent au parfum chaud du pain juste enfourné dans la boulangerie. Sur un poteau signalétique, ton œil se pose contre la troisième lettre d’une métaphore pacifiste bombée en bleu ciel. Dans une photo de vacances, je rencontre la sensation d’un bras mouillé saisi dans la mer. L’automne est là. L’instituteur hoche la tête et renonce à la dictée du matin. Un nuage en forme d’abeille. La texture d’un gant tombé par terre. Le vertige court qui te prend alors que tu te retournes pour répondre à un collègue de bureau. Le coup de pied usé de la chaussure droite de ce vendeur de marrons grillés. Sous tes ongles, l’écorce chaude d’un des marrons que tu lui as achetés qui s’insinue. L’acidité surprenante du jus d’orange qui émoustille l’arrière de la langue et les gencives qui semblent à ce contact se rétracter. La tiédeur étrange qui semble émaner du front de cette fille en bikini placardée dans le métro. Le son de la feuille d’impôts chassée de la table basse par un courant d’air… Je m’applique, me perds, ça marche. Pantin crétin. C’est pratique, pas seule théorie. Du mensonge dichotomique : à force de s’arrêter, de tailler du détail dedans l’existence, on ne meurt jamais, personne ne finit ! Et puis quoi ?
Et puis quand même ça revient. Carpe diem mon cul ! A moi les chiromanciennes diplômées avant et après, les imams reconnus siens par Dieu dès la naissance, les Nostradamus vus à la télé, les popes rédempteurs au forfait ! Vite, une gâterie de chez Proust et ça repart. Je sens le tracas pointer. Détail oui, pimenté aigre-doux, assaisonné dans le temps. Là, assis dans la salle d’attente d’un dentiste, l’œil scotché à la pile d’illustrés, je goûte le pin vernis d’un cercueil contenant des restes chers ; simultanément, je t’entends vieille, traîner d’infâmes sandales dans un couloir obscur, tousser à perdre haleine. Les géraniums de la jardinière du gardien d’immeuble sont inexplicablement indissociables de l’annonce tragique d’une infirmière de garde, et présagent inéluctablement d’une dispute définitive. Le détail avec son poids. Dans une bulle de Coca-Cola, l’émail dentaire étincelant d’une jeunesse de pacotille ; aussi le crâne fracassé du chat du voisin qui demain fumera sur le bitume, l’incompréhension odieuse de ton regard quand à deux ans, tu perds ta peluche favorite lors d’un départ en vacances. Delà le château pointu qui s’échappe par la fenêtre du train, la tâche d’huile d’olive qui s’étend imperceptiblement sur la nappe en papier, la grasse terreur d’un accident d’avion, l’insupportable moue d’un gamin errant sur le quai d’une gare de province… Carpe diem etc. Carpe diem avec ça ! Avec les roses, les ronces, les épines, le sang. Amen.
Je veux voir un prêtre, un astrophysicien assermenté, un Prix Nobel de biologie moléculaire, un rabbin ermite, un templier en chef de l’ordre solaire… Je veux, moi, qu’on me donne des raisons ; des bonnes. De suite, dans l’heure, je veux qu’on m’annonce la couleur, que la télévision me traduise les grands mystères ; je veux consulter un guide, une encyclopédie, un expert, les Tables des Commandements, les parchemins de la Mer Rouge, le dernier rapport de la mission Pathfinder. Je veux regarder ma montre en paix ! Sans indigestion, la gorge claire, l’œil lavé. Comprendre pour me taire, pour dormir. Connaître et aller mourir un peu tranquille. Ah, amen. C’est cela.


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