jeudi, novembre 02, 2006

Jeudi bar'



Marianne, depuis notre coin, rangeant ses nouvelles lunettes, nous incite, met du coeur à l’affaire : viens, on va se joindre à eux. La table à côté, ça les dérange un brin, une once les soulage qu’on arrive avec nos grosses bottes. Après tout, pour ça qu’on est venus. De la rencontre, de l’interactif pour de vrai. Je comptais sonder, Marianne tranche. On s’installe. On pousse, ça se décale, avec force petits bruissements à peine gênés, moues peu discrètes, étonnement d’apparat. On arrive, nous y sommes ! Dans son manteau rococo, sa tignasse blonde sortie d’une baie bretonne, Marianne fait peu couleurs locales. Harnaché dans mon corset spécial hernie discale, épinglé célibataire d’un soir et récent re-fumeur, je fais pas vraiment l’as non plus. On a tous trente piges bas mot, parfois nettement delà, l’assemblée, les contents comme les autres. De nous voir, comme ça rassemblés, un rien penauds, beaucoup pincés, il faut avouer : on réalise l’envers du décor. Pas grande fierté, ni virilité, ni féminisme exacerbé à la traîne. Rien !

On s’occupe, se rapproche, on tente, inespérés, bêtes devant l’âge et la douleur... Sages comme des images, cul entre deux chaises bistrot cradingues, dessus le plastique des tables trop larges, on commande des demis de bière médiocre presque en s’excusant. Le rade étant ce soir portugais, le serveur, énième contrefaçon d’un Che Gevara petite semaine assurant haut et fort son assurance immature, demande si on souhaite des beignets de poisson. Marianne, lâchée, soudain de retour à elle-même, feinte l’allusion grotesque à une marque productrice de bâtonnets au colin panés, se rattrape in extremis avant de paraître tout à fait ridiculement son âge et parvient à une maladroite demande d’accras de morue. Sauce chien avec ? non ? Non, on est pas dans les îles et les colonies n’ont plus grande cote. Soit, Portugal n’est pas Port au Prince. Allons pour les beignets. Avec de la charcuterie et du fromage, allons donc...

Le houblon piètre coule, deux tubes néons fin de vie clignent dans les cieux. Le troquet étant localisé en zone prioritairement bobo, on l’a pourvu d’une sorte d’arrière salon ouvert sur salle, mi-bibliothèque à bandes dessinées, mi-coin télé. Sur un clic-clac de molesquine craquelée, une brochette de quidams perclus semble rivaliser d’efforts pour s’intéresser à la retransmission neigeuse d’exploits footballistiques quelconques. Qui du clan bleu, du vert, des bicolores abrutis détalant d’un versant à l’autre de l’écran derrière le minuscule point blanc du billard, a rusé fin, taclé avec tact, hors joué par exprès... etc. C’est affligeant de commentaires qui servent à rien, ça tente, depuis le canapé miteux, d’imposer des vertus d’expert mors-moi-le-noeud, d’envoyé spécial à Caen un dimanche après-midi d’avril pour une partie de douzième division disputée contre Dieppe.

Figées sur deux tabourets détournés du zinc, deux amazones boutonneuses et dodues qui n’ont rien à voir avec des grues de luxe tentent d’émettre quelques précisions inutiles aux déplorables propos. La gent vaguement masculine, depuis de grasses tignasses d’épagneul pas toiletté, n’osant probablement pas se gausser et suivre ainsi à la lettre les préceptes des mômans monoparentalissimes auto-libérées qui les ont éduqués à l’abri de la cause mâle, ne rechignent pas, approuvent, entrent volontiers en causerie sportive partagée.

Si nous n’étions pas très bons du fond, je dis à Marianne, ni occupés à nouer avec notre entourage imposé, on pourrait se laisser aller à dépeindre la scène, à nous aussi commenter. On pourrait, sous réserve d’étanchéité raisonnable à tout enclin aux pensées politiquement correctes, rire une brindille et conter à quel point ce rade portugais, sans jeux de mots mièvres, casse pas des briques et manque de mortier. On dirait plus loin que les craintes à l’égard de la maçonnerie sont dénuées de fondement et qu’en termes de relève, à en juger par les générations présentes, on peut fermer l’oeil avec toute sa conscience, que tout sentiment de paranoïa relatif à une élite intellectuelle, gangrène de toutes sources de pouvoir, est vraiment exagéré. Frères maçons, s’il en va des matchs retour miteux comme des plans de l’architecte, de la finesse des mousses de votre bibine comme de votre compas dans l’oeil, nous avons en revanche du mouron à nous faire pour la qualité de nos habitations futures !

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