Pall Mall (sans filtre)

Tom descendit les trois échelons, sauta au terre et ajusta sa salopette de jean dont les bretelles ne pendaient qu’à un fil. Essuyant du revers de sa paume calleuse la suée qui témoignait sur son front du jour de labeur achevé et poussant arrière sa casquette des Jets, il gonfla les joues, cracha et entreprit d’étirer ses croissantes vertèbres en faisant quelques pas. Le champ, gauche droite et tous horizons, éclatait sous les dernières blondeurs de la journée. Bon dieu, déjà fin juillet rumina-t-il tout haut de sa voix cassée, deux semaines encore et ce damné maïs risque de me racketter jusqu’à la moelle, s’il n’est pas fichu à l’ombre… Tom tira de la poche tombante de son poitrail un mouchoir tout en contournant le mastodonte rouge dont il venait de descendre, et en sortit son paquet froissé de Pall Mall.
En dépit des vannes lancées par les fermiers confrères lorsqu’il était jeune et fréquentait avec eux le Seven tears les samedi soirs, il choisissait toujours des paquets souples. Pourvu qu’ça soit pratique, qu’mes sèches soient fumables après la trime, y peuvent donc jaser les culs terreux, m’la faire avec leurs idées drôles de chique virile et de roulades à léchouiller… Et de fait, après avoir distribué à foison quelques torgnoles ajustées et alternativement essuyé une série de plâtres témoignant de la rudesse de certains experts du coin en différends de bars, Tom avait fini par gagner son bon droit. Depuis qu’il avait passé par son trentième anniversaire et divorcé de sa seconde compagne, Tom fumait son choix en paix, chaque samedi jusqu’à pas d’heure, sans être plus jamais inquiété à ce sujet par ses connivences autochtones.
Bien sûr, assumer la souplesse d’emballage contre la rigidité, le tabac blond contre le brun, les toutes prêtes contre les à rouler, n’était pas d’emblée de tout repos. La cambrousse regorge d’a priori dictés par les publicitaires mieux encore que la ville, songeait Tom lorsque chroniquement, faisant l’objet d’une boutade peu fine lancée par un saisonnier, il levait un sourcil blasé avant de fondre sur le quidam éméché pour lui conter à quel point son amour pour le sexe masculin se résumait à une franche dérouillée. Des coquins qui se croient bourrés d’malice, il en vient toujours par là, grommela Tom en allumant son clope et en tapotant sur l’aile énorme de la moissonneuse. Sortant le bout de sa langue et se débarrassant de quelques brins de tabacs en crachotant, il poursuivit son soliloque par plaisir, satisfait de pouvoir déverser plein champ de ces petites choses qui minent sans en avoir l’air le quotidien d’une existence rectiligne. Enfants d’salauds ignares, pots d’chambrées hagards, qu’est-ce qu’ils ont besoin d’porter croyance en pareilles balivernes ! Encore si j’avais pas connu ma Betsy, puis ma Lisbeth, ça s’comprendrait, je ferais pas crâne dur contre leurs simagrées. On pourrait, en douce, m’appeler l’oiseau voile et vapeur, ben sans autoriser l’affront, j’pardonnerais bon cœur. Mais ça, là, des crasseux qui m’chatouillent le sentiment et l’orgueil pour cause de mes clopes, de la qualité du carton ; ce ramassis de peignés qui vient m’chanter à moi de l’allusion véreuse à mes préférences intimes parce que je fume comme j’aime… tsss… sais pas laisser, ça nan… !
Tom soupirait en tirant sur son mégot. La machine écarlate, elle aussi, fumait encore des douze heures de jardinage colossal qu’elle venait d’effectuer. Outre le cliquetis impromptu des rouages de l’engin en train de refroidir, le silence laissait entendre, entre deux tirades murmurées du fermier, la combustion crépitante du tabac. Le champ était de tous bords ininterrompu, si vaste qu’en levant l’œil on apercevait au loin la ligne courbe rappelant la forme terrestre revendiquée par Galilée. Tom se foutait du globe, ignorait tout de Pise et de ses fameuses boules de plomb ; l’astronomie, pour lui, se résumait à un tas de balivernes mises au point à grand renfort de singeries médiatiques pour épater le chaland, ébahir le badaud..
Qu’on s’en cogne, pas vrai, lâcha-t-il à destination de la cabine de l’engin qui se détachait sur le couchant telle une tête monstrueuse, de savoir qu’elle est ronde et qu’elle tourne ?! … pas besoin d’un rital pour nous mettre au parfum, pour nous coller la caboche dedans les étoiles ! Ils ont qu’à se ramener en Louisiane, ces freluquets amateurs de choses complexes, ratisser un peu mon champ, passer une semaine à la fraîche pour mater les comètes… Bon dieu, et dire qu’on me traîte encore pour mes manières tabagiques ! Que demain encore, j’vais devoir m’en aller tomber sur du pas malin qui sait pas tenir sa langue… Sornettes de salon d’thé ça quand même ! Achevant le tour de la moissonneuse, Tom inhala une ultime bouffée. Le mégot était brûlant, à point pour être lâché. Avant de se débarrasser du minuscule cylindre jaunissant, il tendit son bras engourdi pour examiner les infimes lettres brunes porteuses de la sa marque préférée. Tom se racla la gorge, se baissa jusqu’au sol hérissé de pousses coupées ras et y déposa délicatement le mégot comme on mène un nouveau né à son berceau. Il se redressa, haussant les épaules et bravant des yeux sans cligner l’astre rougeoyant qui achevait sa course quotidienne, il écrasa la chose du talon de sa botte. Puis, regagnant dans les hauteurs l’habitacle poussiéreux, avant de mettre le contact, Tom remballa son paquet mou dans le mouchoir en songeant, cette fois en son fort intérieur, que sans aucun doute certaines coquettes tarlouzes s’humectaient les babines et s’enflaient le poumon avec des brunes. Que les paquets rigides pouvaient convenir à bien des femelles. Que toute ce merdier finirait un jour par exploser au journal de vingt heures.


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