Trolley bucarestois

Autre soir, comme je prenais le trolley quatre-vingt dix, celui qui part de Piata Delfine pour aller vers la Piata Universitate puis Gradina Cismigiu, une vision étrange.
Tranquillement assis, absorbé comme souvent par l’extérieur qui défile, je ne remarque pas le bonhomme qui se lève et s’appuie sur les caisses de batteries situées à l’avant-gauche de l’engin. Sous les néons qui hoquettent, deux ou trois passagers seulement dont un tzigane crasseux qui crache de temps à autres et une dame d’une soixantaine, les traits bas, les épaules lasses des sacs qu’elle traîne.
Donc, un homme s’est levé et approche. Il porte un chapeau de feutre gris à petits bords. Parvenu à environ un mètre, il me fait un large signe du bras, comme s’il décrivait un huit horizontal dans l’air puis s’assied, à mon niveau mais sur la gauche. Je le remarque: visage creusé, d’épais sourcils en bataille, grands yeux aux commissures plissées et dont les pupilles lancent des éclats fixes . Lèvres pincées comme s’il se les mordait. Une écharpe effilochée kaki lui noue le cou à la manière d’une minerve et il porte une veste de laine étriquée, encore droite quoique datant probablement de l’après-guerre.
Je l’interroge du regard et il rit. L’homme se met à rire bouche close et son rire, saccadé, bizarrement aigu, comme venu de toute sa chair, a des consonances métalliques. Puis, il tourne aussitôt la tête d’un autre côté, et encore d’un autre; un canard cherchant à désigner les points cardinaux ne s’y prendrait pas d’une façon tellement différente. Moi, je continue de le regarder, considérant sa vieille allure où chaque élément n’est que vieillesse. A nouveau il rit.
Le trolley tremble et grince. L’homme se lève et interpelle avec les mêmes gestes la dame aux sacs. Le gitan crache. Une fraction de seconde, la dame croise mes yeux et esquisse un sourire -des yeux seulement, l’air de me dire: “Ca va, vous avez compris vous aussi, n’est-ce pas?”. Nous passons une église et l’étrange individu se signe (rien d’anormal à cela; pratique relativement courante en Roumanie, chaque fois que l’on croise un édifice religieux) “à l’envers”, comme le font les orthodoxes. Arrêt. La dame et le tzigane descendent. Lui, revient s’asseoir à ma gauche, mais plus avant. Il tousse, rit encore, puis, subitement attrape sa rotule et la masse. Il se baisse avec peine, toujours en riant, et entreprend de retrousser le bas de son pantalon, comme pour rehausser sa chaussette. Effectivement, il la tire. Mais, continuant de relever le pantalon, l’homme dévoile une farce noire. Une cheville, puis un galbe tout en cuir cousu-main; plus haut, une rotule en résine blanche qu’il réajuste à l’aide d’un large élastique.
A dire vrai, je m’attendais à cet instant qu’il frappe à sa prothèse comme à une porte, qu’il affiche clairement un état de déséquilibré... Mais non, rien. Il s’est remis à se signer et à rire, deux fois, trois fois.


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