mercredi, novembre 01, 2006

Variations photographiques


Me retrouver devant ton portrait après trois jours de départ. Me retrouver. Devant, toi souriante dans un étrange aveuglement -ce picottement qui semble avoir, à l’instant du cliché, parcouru ta mâchoire puis froncé très légèrement tes sourcils : un citron dans lequel tu aurais mordu à pleines dents ! Je me retrouve face à cette douce grimace ; je te dis amusée un brin, songeant très fort, surprise en pleine formulation de voeux ... un secret capturé au moment où il volait devant toi. C’est presque un sourire, mais bien plus doux ; tu échappes à tout l’alentour, tu rejoins des terres vertes et vierges -où diable, ces paupières plissées vont-elles se détendre ?

Me retrouver devant ton portrait. Je me dis que de tous ces tirages noir et blanc, c’est celui que je préfère, alors je commence par lui. Il est simple. Je me dis : « faisons un poème. Ou bien non, écrivons seulement une lettre et adressons-la lui. Non encore. Une lettre pour elle mais pour moi ; je ne l’enverrai pas, elle ne sera jamais lue, jamais oubliée ... Non. Il faut quelque chose de simple, qui glisse sans bruit, presque sans mouvement ... un geste, une musique sans instruments ni lignes de portée, une parole non dite qui ne pourra jamais ainsi être un jour déformée. Un baiser ; pourquoi pas ? Non. Le papier, c’est froid, bien trop pour une telle proximité. Non. Non ... ».

Officiellement, je froisse ma page. Officieusement, je donne ordre aux petits signes noirs qui y sont collés de se tourner en d’autres danses, de s’éparpiller avec plus d’inspiration, de se remuer un peu. Je poursuis, je m’arrête, je fume, te jette des clins d’oeil invraisemblables et pratiquement indécents. Si je continue ainsi, je ne trouverai personne autre que moi ! -et quel domage serait-ce, de te rater au plus près ; mon oeil menteur sur ta mine prétenduement endormie ...

Si on savait peindre ! là, ton sourire se fait plus large, d’un coup. Qui vient ? Qui est arrivé là ? On te cause couleurs, on murmure à ta porte en esquissant un mystérieux bouquet. Sûr, cela va te faire rire ! Imaginer que l’on puisse, que l’on sâche te couvrir d’huiles, contourer ton menton et tes mèches ondulant de plus à moins l’Infini ... charbonner tes lèvres, griser ta gorge et en plus, t’offrir des fleurs ... hé ! mais vraiment, qui va là ?! Voilà, ça y est, tu ris. Pas mal pour un début.

Non. Rien ne colle. Froissons, recommençons ... pas envie de peindre, mon encre n’est pas assez forte à ces jeux, elle fixe mal. Et tu es très bien ainsi, pourquoi te redonner forme ailleurs, autrement ? Attends, reste encore un peu posée ici ; il faut que je fume. Le bouquet, on verra plus tard. Pour l’instant, laisse-moi seulement ta moue piquante et rieuse ; donne-moi de ce doux citron, un zest seulement, l’idée d’un soupçon ...


* * *


Place Blanche passée au rouge du Moulin. Japonnaise, vas ! quelle espèce de mauvais jeux de mots me fais-tu faire ?! Est-ce parce que ça tourne, ou à cause des lumières, des néons ? C’est vrai ... le Moulin Rouge, c’est un grand manège, un caroussel pour essorer les adultes. Tu veux aller voir. Nous allons. A l’approche, le cabaret te plaît bien : on pose, tu gigottes, tes yeux s’arrondissent pour mieux capter le trop plein éléctrique de la façade. Une main dans les cheveux, un déhanchement, on redresse le menton, on tend le buste, clic-clac, deux russes et trois nippons te lancent des étincelles -en arrière-plan, les ailes continuent de tourner toujours rond et moi de sourire un poil. Quelques belles bagnoles, une pincée de vestons, des sacs à main vernis; pas loin, c’est Pigalle ... aux anges, ma Galatio-japonnaise ! Paris c’est sûr c’est ça ! « Viens, on s’approche encore, je veux voir l’entrée ... » Mais après une très sommaire inspection des photos seins-nus, soudain fort déçue, tu allonges la nuque, lances ton petit nez en avant et m’entraînes avec l’air de dire : « Allons voir Pigalle, c’est certainement plus décent ... ».


* * *


Pâleur ! -ces yeux qui semblent prêts de choir de leurs orbites ... quelle fatigue peut bien dissimuler ce visage ? En étranger, en visiteur curieux mais ignorant ( n’ayant au préalable lu aucun ouvrage, aucun guide sur la question ), je serais égoïstement tenté de me prononcer pour : lassitude. Quand même j’y devrais ajouter une miette de cette étincelle que les pupilles crachent ; sûr, un trop-plein de vie là-dessous; trop-plein par trop retenu par ailleurs ...

J’ai en souvenir peu de situations semblables. Tout au plus deux exemples, peut-être trois. Speculer devant une photographie n’est pas un exercice anodin ; on reste rarement collé, ne serait-ce qu’une demie heure, à une page de magazine. Quant aux clichés habituels, ceux que l’on sort plus ou moins régulièrement des armoires, ceux qui ont été semés un peu partout dans la maison, de la cheminée à la table de nuit, ceux couvrant des pans de murs, quant à tous ceux-là, ils n’ont jamais donné à écrire. A peine un regard, un clin d’oeil suffit en passant ; par la suite, c’est-à-dire excessivement vite, on finira par ne plus les voir du tout : ils font partie intégrante du décors, ils sont devenus -malheureusement pour moi- paysage ; et de ce simple fait, sont sortis de notre intimité. Donc, je possède trois exemples seuls de photographies m’ayant appelé à écrire. Je n’en causerai pas ; ce que j’avais à en dire, je l’ai écrit en son temps. Ces photos ne m’appartiennent pas davantage que ce qu’elles représentaient : ces hommes, ces femmes, ces choses qui les peuplaient, tous sont devenus fantômes ; ces spectres errent au fil de ma mémoire, s’y cachent et m’empêchent par de mystérieuses méthodes de les invoquer à ma guise ...

Cela pour dire à quel point il est impossible d’écrire à une photographie ; moins encore pour une photo. Non. On écrit par appel de « la personne derrière » ( appel à la connaissance, au chant, à la mystification, au simple sourire, à l’attention ...) ; à l’appel du locataire des lieux , celui qui a dépassé l’objectif de l’appareil pour saisir tout regard voulant l’être. Pour cette personne, oui, on peut être tenté de verser l’encre. Je le suis, donc, pour la quatrième fois en vingt-quatre ans. En un rapide calcul, j’en conclus que cela donne exactement une photographie tous les six ans -une photographie autour de laquelle poser des mots ...

Mais une fois de plus, je me perds, et l’interessée, ce petit morceau de femme statique supposée être représentation de « toi passée un jour par là », déjà l’interessée est loin -trop loin de mes mots qui cependant ignorent tout de la géographie !

Qui sait ? peut-être devrais-je mieux retourner cette photographie, la dissimuler à mon propre regard ou simplement m’interdir d’y poser l’oeil pendant que je noircis des pages. Elle n’est qu’un départ, une origine pour mon court language ; certainement pas une fin, pratiquement pas un fil. Le conducteur n’est pas figé, il remue sans cesse ses formes, ses postures; dans mon crâne, rien de ce qui te concerne, pas une ombre de ce qui me lie à toi n’est immobile.

Toi absente pour moi se traduit encore sous la forme d’une équation ; c’est égal à toi moins toi photographiquement , donc, en résolution, à toi perçue d’une manière absolument opposée à ta photo : toi en pleine vie, en flagrant délit d’existence, de respiration ...

Pour ne pas rester sur ce cliché, aveugle à une certaine forme de toi présente, je force un double mouvement de mon être ; me rappelant ta silhouette sur le boulevard, en « extérieur nuit » ( comme on commente lorsqu’il est question d’image ...), je l’emballe de songes, de rêves fragmentés antérieurs ou postérieurs à l’instant photographique. Je prends ton image comme on découpe une ombre chinoise et, entre le pouce et l’index, je la baigne dans un bac imaginaire -où tout est mouvement, fluide, aisé.

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